Dictée quotidienne : comment procéder ?

Les ajustements aux programmes de juillet 2018 préconisent des « dictées quotidiennes diversifiées » au Cycle 2, des « dictées régulières sous des formes différentes qui favorisent la construction de la vigilance orthographique » au Cycle 3.

Cette injonction forte (largement reprise par les médias) d’une dictée quotidienne ne dit rien des démarches permettant de faire de la dictée une modalité d’apprentissage réellement efficace. Il existe de très nombreuses manières de mener une dictée en classe. Pourtant, dans la culture pédagogique comme dans les représentations du grand public, c’est la forme traditionnelle qui prédomine : la dictée prend la forme d’un texte de longueur variable, selon le niveau de classe, souvent préparé la veille à la maison.

Chez les professeur·e·s stagiaires, c’est cette forme qui prédomine également. J’étais il y a quelques jours en visite dans un CE1, voici le texte de la dictée que j’ai observée :

Les oiseaux chantent beaucoup au printemps. Mais en hiver, ils sont tristes. 

Quand j’ai demandé à la jeune collègue comment elle avait construit ce texte, elle m’a donné les éléments suivants, tous très pertinents :

  • Lien avec une séquence « Questionner le monde » sur le cycle des saisons ;
  • Lien avec l’apprentissage (en cours) du pluriel des noms ;
  • Lien avec l’apprentissage (en cours) de l’accord sujet-verbe,  ;
  • Lien avec l’apprentissage de listes de mots invariables, en cours également.

Lui faisant préciser ce sur quoi les programmes d’étude de la langue insistent (aussi bien la version 2016 que les ajustements 2018), elle a su me citer en substance le point suivant :

L’acquisition de l’orthographe (orthographe lexicale et grammaticale) est privilégiée et son apprentissage est conduit de manière à mettre d’abord en évidence les régularités du système de la langue.

Mettons-nous un instant à la place d’un·e élève de CE1, travaillant chaque soir sur une dictée de ce type : même si la réussite est au rendez-vous (pas ou peu d’erreurs le lendemain),  il y a de fortes chances que la multiplicité des habiletés auxquelles il est fait appel (mémorisation de la forme orthographique des mots, qu’ils soient réguliers ou non ; procédures d’accord au sein du groupe nominal, entre le sujet et le verbe ;  catégorisation grammaticale ; …) soit en fait un obstacle à la découverte du système de la langue. Trop de savoirs et savoir-faire disparates masquent chez beaucoup d’élèves le caractère systématique du français. De ce fait, une réussite ponctuelle à ce type de dictée risque d’être sans lendemain, car les connaissances mobilisées sont parcellaires, isolées les unes des autres, atomisées dans la mémoire sans qu’une attention explicite soit portée aux relations entre les mots. On oubliera demain ce qu’on a appris, au prix d’efforts intenses, la veille…

Pendant l’entretien formatif qui a suivi, nous sommes repartis du même texte et avons dégagé quelques axes à privilégier pour rendre plus explicite et plus systématique l’apprentissage de l’orthographe à l’occasion de la dictée.

 

1. Travail sur les caractéristiques analogiques remarquables des mots

Par exemple : faire apprendre le mot hiver à la maison, puis faire une dictée de mots. Préciser que tous les mots dictés commencent comme hiver :

l’hiver / une histoire / le hibou / l’hirondelle

On le voit, il ne s’agit jamais de piéger les élèves, ni de leur faire deviner l’orthographe d’un mot inconnu : à part le « h » initial, les mots dictés sont réguliers. En les faisant écrire l’un à la suite de l’autre, on favorise les liens en mémoire entre des mots qui partagent un trait commun.

Même principe, cette fois-ci pour travailler sur la finale -er prononcée [εR] :

l’hiver / la mer / le fer / le ver (mais sans faire écrire « de terre » pour ne pas créer de confusion !) / super / hier (ce dernier mot rassemblant les deux traits analogiques sur lesquels on a travaillé)

De même, on fait apprendre oiseau puis on dicte :

un oiseau / un bateau / un cadeau / un chameau / un bureau / … mais pas un château, encore moins un crapaud ! On privilégie les régularités, et on évite les interférences pendant ce type de dictée. Un objectif central est que les élèves développent leur aptitude à se servir de ce qui est  connu et stabilisé pour déduire l’orthographe des mots moins bien connus.

Deux mots seulement à retenir à la maison : l’hiver / un oiseau … mais 15 à 20 mots écrits sous la dictée en se servant de ces savoirs de base.

 

2. Travail sur des familles de mots

Le nom temps est évidemment un mot à savoir orthographier le plus tôt possible, bien que son orthographe soit très particulière. C’est ce que précisent les programmes quand ils indiquent :

Les phénomènes irréguliers ou exceptionnels ne relèvent pas d’un enseignement mais, s’ils sont fréquents dans l’usage, d’un effort de mémorisation.

Le mot invariable longtemps sera mémorisé à la maison, en prenant soin d’expliquer la manière dont il est formé : long/temps, c’est-à-dire pendant un temps qui est long. On proposera la dictée  suivante :

longtemps / le temps / le printemps / de temps en temps (éventuellement on peut ajouter : la mi-temps / entretemps au cycle 3)

On précise explicitement que tous ces mots et expressions sont formés à partir de temps. On pourrait être tenté de dicter également la tempête / la température / les intempéries, mais ce serait sans doute contreproductif : bien que de la même famille, ces mots ne se comportent pas de « s » muet, caractéristique qu’on cherche à faire mémoriser au cours de cette dictée.

 

3. Travail sur l’orthographe grammaticale

Une fois qu’on a dicté la série un oiseau / un bateau etc., rien n’empêche de dicter les mêmes mots, cette fois-ci au pluriel. Bien sûr on commencera par rappeler la particularité du pluriel en -x, car l’objectif est toujours de faire le minimum d’erreurs non seulement en s’appuyant sur l’apprentissage par cœur, mais aussi sur des procédures en cours d’acquisition.

Dans le même ordre d’idée, on peut dicter :

l’oiseau chante / les oiseaux chantent ; l’oiseau vole / les oiseaux volent ; l’oiseau se cache / les oiseaux se cachent / ….

Verbes du 1er groupe, pas de difficultés orthographiques autres que le -nt du pluriel, pas de pièges…

 

4. Récapitulation des régularités sur lesquelles on a travaillé :

Le texte de base est écrit au tableau :

L’oiseau chante beaucoup au printemps. Mais en hiver, il est triste.

On indique aux élèves qu’on va transformer ce texte, en parlant de plusieurs oiseaux. On fait expliciter toutes les transformations que va subir le texte. On efface tous les mots sur lesquels on a travaillé, en les remplaçant par un trait :

__   _______   _______ beaucoup au   ________ . Mais en  ______ ,  ___  sont  ______.

Selon le niveau de la classe et les mots déjà travaillés, on laissera plus ou moins de mots visibles. Ici, dans ce CE1 et à cette époque de l’année, je choisirais de ne pas effacer beaucoup et mais, sur lesquels il faudra travailler explicitement plus tard, ainsi que sont, tant que la conjugaison du verbe être au présent n’a pas été découverte.

De temps à autre, et sur l’ardoise, on reprendra les séries de mots sur lesquels on a déjà travaillé. Ça  ne prend que quelques minutes, et ça renforce les acquisitions. C’est le principe du « 5 minutes chrono » que j’ai développé dans la collection CLÉO.

Il s’agit bien sûr d’une modalité de dictée parmi de très nombreuses autres. Quels que soient vos choix (et rien n’oblige à choisir une démarche unique pour toutes les dictées, toute l’année), il faut se poser cette question : la dictée que je propose permet-elle aux élèves de mieux se repérer dans le système de la langue, ou au contraire va-t-elle les plonger dans un maquis inextricable fait de cas particuliers, de pièges, d’irrégularités ?

 

L’école de la confiance, c’est aussi l’école où la dictée ne sert plus d’épouvantail !

  1. J’adore votre mise en évidence concrète de l’efficacité prônée par les chercheurs…
    Mais j’ai toujours été fan de vos ouvrages!
    Merci

  2. Très intéressant , j’ai des CP CE1 et j’utilse avec mes CE1 votre fichier, je trouve dommage que dans le guide pédagogique il n’y ai pas une progression pour les dictées.

    • Il faudrait monter un groupe de collègues intéressé·e·s pour contribuer là-dessus ! Faites un appel sur le groupe facebook « le monde de Cléo », et je suis sûr qu’il y aura du répondant. Ce n’est pas que je me défile, mais je travaille actuellement sur deux autres projets et mon temps n’est malheureusement pas extensible… Sans parler de la mise à jour de toute la collection rendue nécessaire par les « ajustements »… Pfff…

      • Pensez vous qu’il serait intéressant de dicter les mots travaillés dans la partie phono du Cléo CE1, dans la mesure où ils sont travaillés en classe et sont groupés par « ressemblance »/ phonèmes en commun?
        Merci pour votre aide

  3. Merci pour tous ces précieux conseils ! ça m’aide vraiment à y voir plus clair en tant que PES et je me dis que ce métier est un métier dans lequel on apprend tous les jours .
    lors de mes prochaines dictées, c’est sûr je vais y penser et mettre en pratique parce que là ça me parle tout simplement

  4. Bonjour, je partage tout à fait cette vision de l’orthographe et de la dictée. Est ce que ce groupement des mots par similarités se retrouve dans vos manuels Cléo ? Y a-t-il une telle progression ? Si oui je vais m’empresser de la suivre. Merci